La Glorieuse Rentrée

Premier jour: le samedi 17 août

Toute la nuit, des groupes de Vaudois traversèrent le lac à la rame. Après deux ans et demi d'exil ils rentraient dans le

territoire de leur souverain. Ils accostèrent près de l'embouchure d'un petit ruisseau, le Mercube, qui se jette dans le lac Léman entre Nernier et Yvoire.

Quelques­uns explorèrent la région et cherchèrent des guides. Très vite ils subirent leur première perte: le pasteur Cyrus Chion fut fait prisonnier. Il leur restait alors deux autres pasteurs: Jakob Moutoux et Henri Arnaud qui prenait le pseudonyme de "Monsieur de la Tour". Les Vaudois, de leur côte, prenaient quelques savoyards en otage.

Le plus important était maintenant d'organiser les arrivants.

Vingt compagnies furent formées. Treize d'entre elles étaient composées de Vaudois piémontais, rassemblés selon leur lieu d'origine. Le noyau de ces compagnies était formé des "Invincibles" des années 1686. Les huguenots français formaient six compagnies, dont une de protestants du val Pragela. Les 250 huguenots, pour la plupart issus du Dauphiné, espéraient, une fois arrivés dans les vallées vaudoises, mobili­ser leurs compatriotes catholicisés de torce et les entraìner dans une rébellion. Ces huguenots, par leur présence, mirent leurs talents militaires au service du Retour. Malgré la mise en garde de Janavel, des tensions subsistèrent entre Vaudois et huguenots, surtout après le retour dans les vallées vaudoises. La dernière compagnie était com­posée de volontaires de nationalité differente, suisse notamment. Chaque compagnie avalt son propre commandant. La compagnie, par exemple, de Villar Pellice était guidée par Paul Pellenc. Bourgeois n'étant pas arriva à temps, c'est un huguenot,

Turel qui fut nommé commandant général. Il était soutenu par le conseil de guerre, compose de capitaines. Turel semble avoir

réussit le retour, car il sa­valt diriger ses hommes et réussissait souvent a égarer les poursui­vants. Henri Arnaud également, en tant qu'"idéologue" jouait un ròle important dans cette entreprise. A cette époque, il n'était pas encore colonel des Vaudois. C'est seulement après son arrivée dans les vallées vaudoises qu'il prit davantage en mains le

commandement militaire. Turel, étant étranger aux vallées vaudoises semblait avoir perdu son autorité auprès des Vaudois.

C'est ainsi que s'explique sa désertion le 5 oc­tobre 1689. Il

partii pour le Dauphiné, probablement pour y chercher de nouveaux 0combattants, mais il fut retrouvé par les autorités fran­gaises et fut passe en jugement.

Le convoi partit à 9 heures du matin. L'intention était de traverser le plus rapidement possible les quatre provinces

savoyardes, le Chablais, le Faucigny, la Tarentaise et la Maurienne. Le patriarche des Vaudois, le vieux capitaine des

vallées Josué Janavel, ne pouvant, à cause de son grand age, y prendre part, avalt donne les instructions suivantes: les Vaudois ne devalent pas dresser contre eux les habitants des régions traversées, et, par conséquent, ne pas les piller, mais payer honnètement la nourriture et la boisson. En effet, les Vaudois

dépendaient de l'aide des habitants pour leur approvisionnement, car, pour pouvoir marcher plus vite, ils n'avalent pas emmené beau­coup plus que leurs armes. Les 50 kilos que soitdisant chacun devalt porter sont sans doute du domaine de la legende. Seule, leur réputation de "bons payeurs" devalt leur ouvrir la route. Afin de bénéficier d'un libre passage, des otages pris parmi le clergé et la noblesse furent placés en téte de la troupe. Les Vaudois amenèrent quelques otages dans leurs vallées, dans l'espoir de les échanger contre leurs pasteurs et contre leurs enfants enlevés. Ils se conformèrent stricte­ment aux

instructions. Et ce n'est qu'en cas de necessité qu'ils menacèrent de violence et de pillage.

Ce sont les habitants de Nernier et ceux d'Yvoire qui donnèrent l'alerte au petit matin. Les habitants de tout le Chablais furent réveillés. Le marquis de Coudré invita les citoyens et surtout les paysans a prendre les armes pour harceler les Vaudois et occuper les ponts et les cols afin de leur barrer la route. Gomme il disposait de peu de troupes régulières, le marquis fut contraint à mobiliser des milices. Ceci fut un grand avantage pour les Vaudois. Les paysans appelés, souvent sans armes, étaient peu motivés à lutter contre les Vaudois. Deux raisons majeures à cette mollesse: les Vaudois épargnaient leurs villages, les paysans devalent quitter leur travaux sans espoir de rétribution.

La marche forcée debuta dès le premier jour. Ils traversèrent, en direction du Sud, la contrée vallonnée du bas Chablais. Après le village de Filly, ils contournèrent par Massongy à l'ouest du Mont de Boisy pour arriver au village de Bons. Aux environs de Massongy, ils prirent leurs premiers otages, quelques nobles qui essayèrent de bloquer le chemin à l'aide de milice paysanne. Après Bons, les Vaudois devalent passer leur premier col, celui de Saxel à 970 m d'altitude, traversant la ragion boisée des Voirons. Ce col était gardé par 200 paysans rassemblés à la hâte et qui ne

firent pas grande opposition. Lors de cette traversée, les Vaudois prirent en otage un frère dominicain du cloìtre des Voirons.

Leur chemin les amena ensuite, dans le village de Boëge, dans la vallée de Ménoge, affluent de l'Arve. Le bassin de l’Arve et son affluent le plus important, le Giffre, formaient la province de Faucigny, que les Vaudois devalent traverser. En aval l'Arve quitte la Savoie et se jette dans le lac Léman. Pendant les mois d'hiver du début 1687, les malheureux Vaudois, sur le chemin de

l'exil, libérés récemment des prisons piémontaises, traversèrent le pont sur l'Arve à côte de Genève. Le premier jour, le passage de l'Arve ne fut plus possible.

Après le village de Boëge, ils traversèrent la chaîne de collines du Mont de Vouan, prolongèrent la vallée de Foron et arrivèrent le soir, vers 8 heures, au village Viuz­en­Sallaz. Après une pause,

ils continuèrent en direction de l'Est, afin d'arriver près de Saint­Jeoire, dans la vallée de Risse. lls poussèrent jusqu'a

Cormand où ils passèrent leur première nuit. Cormand était un petit village situé assez haut et presentait une certaine sécurité

contre d'éventuelles attaques de nuit. Minuit avalt sonné, ils avalent marche près de 50 kilomètres. Malgré cela, ils ne s'accordèrent que peu de repos, car ils devalent semer leurs poursuivants. La pluie se mit à tomber. lls espérèrent un mieux pour les jours suivants. Mais pendant tout le reste de la marche la pluie et la neige les accompagnèrent.

 

Deuxième jour: di manche 18 août

Ce jour­là, les Vaudois devalent traverser la vallée et la rivière de l'Arve. Ceci n'était pas sans danger. Le comte Horace Provana, le Présidentdu Parlement de Savoie, avalt été alarmé. Il chargea le commandant général de Savoie, Gaspard de Rossillon, comte de Bernex, qui était a Turin, de défendre les provinces que les Vaudois allaient traverser. Provana mettait également en garde Victor­Amédée II à Turin et lui suggérait vivement d'alerter les commandants de la vallée de Suze et des vallées vaudoises.

Après le passage de Cormand, les Vaudois suivirent le long de la

crête le cours de la Giffre. lls réussirent à traverser sans

problème à Marignier. lls furent surpris de voir le pont non

détruit. Lors de leur rentrée, en effet, les Vaudois

n'appréhendaient pas seulement le passage des villes et des cols,

mais aussi celui des ponts, points stratégiques dangereux, étant donne les fortes pluies qui faisaient monter le niveau des rivières.

Après le pont de Marignier, ils arrivèrent dans la vallée d'Arve

entourée de montagnes. D'abord large, la vallée se resserrait ensuite pour devenir une eluse (gorge, endroit ferme) dominée par la petite ville fortifiée de Cluses. Entre­temps les Vaudois

avalent pu apercevoir au loin leurs persécuteurs. Les habitants de Cluses fermèrent les portes de la ville. Les Vaudois devalent

pourtant traversar cette ville. Après maintes discussions, la menace de brûler la ville emporta la décision et les Vaudois

purent passer sans combattre, avec, de chaque côté, une partie de

la population formant une naie armée. Pour plus sécurité, ils prirent en otage le chevalier maltais de Ride de la Charbonnière de Cluses qui resta trois mois entre leurs mains. Ainsi les

Vaudois entrèrent dans cette cluse dangereuse "alors qu'il eut

suffit de peu de personnes du haut des rochers pour les arrêter.

Mais Dieu les rendit aveugles pour que son peuple put traverser le désert afin d'arriver en notre petit Canaan et y chasser les idoles et proclamer le royaume de Jésus­Christ". Ceci fut écrit

par l'étudiant en théologie, Paul Reinaudin de Bobbio, de la vallée de Pellice, qui participa à la Rentrée et nous légua son récit de témoin oculaire.

Après avoir passe le village de Magland, les Vaudois furent

tranquilles, pour une courte durée. Devant eux maintenant la petite ville fortifiée de Sallanches. La situation risquait de

devenir dangereuse, à cause des poursuivants. Les problèmes commencèrent alors que les Vaudois s'apprêtaient à traverser le pont de Saint­Martin, aux portes de Sallanches: la population

avalt bloqué le pont sur l'Arve. Un temps précieux fut perdu en

discussion et tentativo d'intimidation. A la fin, les habitants libérèrentle pont et se retirèrent dans la ville. Ceci était dû

au fait que les Vaudois avalent réussi a prendre deux moines

capucins, qui, à leur tour, persuadèrent les habitants. "Les Vaudois s'étonnèrent de l'emprise qu'avalent ces deux moines sur leurs coreligionnaires". C'est ainsi que les Vaudois furent sauvés

de l'encerclement.

Pourtant, à ce moment­là, les Vaudois furent très méfiants en

pensant à ce qui pourrait leur arriver plus loin dans la vallée.

En effet, au lieu de prolonger la vallée de l'Arve et de tourner

ensuite dans la vallée de Montjoie, afin d'atteindre au plus vite

le col du Bonhomme, qui représente la frontière entre la province

de Faucigny et la province de la Tarentaise, ils prirent un autre

chemin difficile d'accès pour atteindre ce col. Ils craignaient un

renforcement des milices dans la population de Sallanches. Et si

jamais le col du Bonhomme était occupé, ils auraient été dans une

situation fort embarrassante. Ainsi s'explique­t­on que les

Vaudois contournèrent les murs de la ville de Sallanches et qu'il

montèrent le long d'un versant pour atteindre le village de

Combloux. Là, ils étaient en sécurité pour la nuit qui venait de

tomber. Les poursuivants firent halte à Sallanches, ne

connaissant pas les intentions des Vaudois.

Malgré les retards, les Vaudois avalent réussi à parcourir 32

kilomètres en cette deuxième journée. Ils étaient trempés: "comme

s'ils s'étaient baignés dans la rivière". A Combloux, ils purent

se réchauffer et se sécher.

Troisième jour: lundi 19 août

Le changement de cap des Vaudois, à partir de Sallanches, induisit

sans doute en erreur les poursuivants et les défenseurs des

provinces qui étaient à traverser. Pourtant les Vaudois eux­mêmes

durent payer pour ce détour. Non seulement ils perdirent un temps

précieux, mais également beaucoup de forces. A ce troisième jour,

ils furent surtout gênés par la pluie et la neige. Le matin ils

continuèrent vers Megève. On aurait pu s'attendre à ce qu'ils

descendent dans la vallée d'Arly, afin d'atteindre la vallée de

l'Isère au plus vite. Ils voulurent pourtant éviter les vallées et

montèrent depuis Megève vers le col de Véry. De ce col, ils

cherchèrent à trouver un chemin vers le col du Bonhomme. Ils

durent alors passer à côté du Beaufortain, le bassin du fleuve de

Doron de Beaufort. Ils traversèrent alors les alpages de la vallée

du Dorinet, un affluent de la Doron et montèrent vers le col dela

Fenêtre, le chemin le plus court pour atteindre le col du

Bonhomme. L'ascension fut encore plus difficile à cause des

chutes de neige continuelles. Reinaudin se plaint aussi des guides

locaux qui essayent de les induire en erreur. C'est peut­être pour

cette raison que les Vaudois descendirent plus que nécessaire

dans le Beaufortain. Finalement, ils atteignirent le col de la

Fenêtre (2263 m) et descendirent dans la vallée de Montjoie en

direction du col du Bonhomme. Entre­temps la nuit était tombée et

ils durent bivouaquer dans les pâturages alpestres enneigés du

Pian de Jovet (2000 m) dans la partie supérieure de la vallée de

Montjoie. Ils parcoururent 29 km. Il n'y avalt que quelques

refuges pour les abriter contre la neige. "Là­bas c'était un vrai

désert", écrivit Reinaudin, qui comparait souvent la Rentrée a la

traversée du Sinaï, en route vers la terre promise.

Le mauvals temps que les Vaudois eurent souvent à affronter ne

jouait pas toujours en leur défaveur et n'était pas un pur hasard.

Au XVIIème et au XVIIIème siècle, les régions des Alpes connurent

"la petite période glaciaire": les étés furent plus courts et plus

froids, c'est ainsi que les glaciers étaient plus hauts

qu'aujourd'hui.

Quatrième jour: mardi 20 août

Le matin de ce jour les Vaudois étaient inquiets. Ils avalent semé

leurs poursuivants, mais il leur fallait encore franchir le col du

Bonhomme. Ils étaient au courant que le duc y voulait poster des

gardes et faire dresser des fortifications. C'est peut­être la

peur qui fit déserter, ce matin, un des commandants huguenots.

L'avant­garde remarqua que les fortifications n'étaient pas

gardées. Les Vaudois purent donc passer tranquillement le col

(2393 m). Le comte Provana dût être dés­agréablement surpris de

constater que les Vaudois étaient passés si facilement alors que

"30 personnes auraient non seulement pu les en empêcher, mais

encore les détruire". Résigné, il écrivit aux autorités de la Cour de Turin qu'il n'accordait plus aucune confiance aux autorités locales et encore moins aux milices.

La méfiance de Provana se trouva par la suite à nouveau justifiée.

Quand les Vaudois descendirent l'étroite vallée des Chapieux, ils traversèrent un certain nombre de ponts sans rencontrer d'obstacles particuliers. C'est au moment de traverser le dernier poni entre Bourg­St­Maurice et Séez que les difficultés commencèrent. Les habitants l'avalent barricadé. Les Vaudois assurèrent alors la population qu'aucun mal ne leur serait fait,

le pont fut libéré et la vallée de l'Isère ouverte.

Sigismond de Duyn Mareschal, le comte de val d'Isère qui était

responsable de la défense de la Haute Tarentaise, se retira

rapidement dans son chateau à Séez, de peur d'être pris en otage.

Les Vaudois venaient de parcourir 20 km et passèrent la nuit a

l'extérieur de Séez.

C'est au cours de cette journée seulemenl qu'a Turin l'on commenda

à prendre des mesures contre la Rentrée. Le comte de Bernex fut

envoyé en Savoie avec des recommandations précises. Des ordres

furent envoyés également aux commandants dans les vallées

vaudoises.

Cinquième jour: mercredi 21 août

Les Vaudois furent rapides ce jour­ci également. Cette partie de la vallée de risère était un chemin fréquemment emprunté. Au départ de Séez, une route monte vers le col du Petit Saint Bernard qui rattache la Savoie à la vallée d'Aoste, une autre partie du domaine du duc. Les Vaudois suivirent pourtant la vallée de l’Isère, en direction du col de l'Iseran. lls renforcèrent l'arrière­garde contre d'éventuels poursuivants. L'avant­garde se

devalt aussi d'être vigilante, car après St­Foy­Tarentaise, la vallée devenait de plus en plus étroite et ils craignaient la

destruction des ponts. Rien à craindre pourtant, car les paysans armés ne firent pas grande opposition. A Tignes, qui est

aujourd'hui engloutie par les eaux d'un barrage, les Vaudois

purent souffler un peu, car, précisément à cet endroit, la vallée

est large. Après Tignes, elle redevenait étroite, se transformant

même en un abîme abrupt qui donne accès à un endroit appelé Laval

(un diminutif pour La Val sur Tignes, le Val d'Isère

d'aujourd'hui). C'est ici que les Vaudois terminèrent leur journée. lls venaient de taire 28 km et pouvalent se reposer un  peu de leur fatigue. Pour la première fois après Prangins, Henri Arnaud pouvait dormir dans un lit.

 

Sixième jour: jeudi 22 août

Les Vaudois doivent passer le col de l'Iseran qui séparé la

Tarentaise de la Maurienne. Avant de l'atteindre, ils s'apprêtent

au combat, craignant que les troupes du due ne gardent le col.

Quelques bergers les informent que ce dernier ne les attendait pas

avant Lanslevillard, aupied du col du Moni Cenis. lls passèrent

donc sans encombre le col de l'Iseran, à 2764 m., le point

culminant de toute la Rentrée et descendirent dans la vallée de la

Maurienne, la dernière province de la Savoie qui restait à

traverser. La Maurienne comprend la région du fleuve appelé

l'Are. D'ordinaire, ils étaient accueillis plutôt gentiment par

les populations. Celle de Bessans, 7 km en aval de là fit

exception. Paul Reinaudin les qualifie d'habitants "les plus

méchants sous le soleil". Les Vaudois se vengèrent par des

pillages et en prenant comme otage le prêtre de Bessans. Ce

dernier ne devalt retourner à Bessans qu'en novembre et "couvert

de vermine". Un peu en aval, à un endroit stratégique favorable,

au col de la Madeleine, les Vaudois montèrent leur campement de nuit dans un village abandonné par ses habitants. lls venaient d'effectuer 23 km.

 

Septième jour: vendredi 23 août

Le matin, les Vaudois longèrent la rive de l'Are jusqu'a

Lanslevillard. Contrairement aux indications des bergers, il n'y

avalt pas de soldats non plus. Ceci était dû à la rapidité des

Vaudois, car le comte Provana et le comte de Bernex avalent bien

envoyé des troupes dans la Maurienne, mais celles­ci n'étaient

pas encore en vue. Les milices furent aussi peu sûres (ou

raisonnables) que dans les autres provinces. La dernière tentative de retenir les Vaudois dans le Duché de Savoie se soldait ainsi

par un échec.

A Lanslevillard les Vaudois prirent en otage un prêtre, mais le

libérè­rent rapidement car, son embonpoint le rendait incapable de

participer à l'ascension du Mont Cenis (2081 m) par le "Chemin de la Ramasse". Celui­ci était une importante liaison entre Lyon et la Lombardie. Il devalt cependant céder la piace au XVIIème siècle

au col de Simplon. Malgré cela, il restait le point de jonction à

l'intérieur du duché de Savoie avec la principauté du Piémont.

Arrivés au col, une division de Vaudois fut envoyée au maître de

poste afin de réquisitionner les chevaux. lls ralentissaient ainsi

la circulation des informations concernant leur arrivée auprès officiers piémontais de Suze. Au retour vers la colonne cette

division rencontra un convoi de mulets. Elle décida de prendre les

mulets. Les guides du convoi les poursuivirent en protestant

bruyamment. Après vérification, on s'apergut que les bagages

appartenaient au cardinal Angelo Ranuzzi (1626­1689), le nonce

papal en France, qui séjournait à Rome à cause de l'élection du pape. Turel ordonna de restituer les mulets et les bagages aux

convoyeurs, car ils n'avalent pas de temps à perdre avec des

pillages et la distribution du butin. A l'occasion de cet

incident, la rumeur (non fondée) courut que les Vaudois prirent une correspondance importante à Ranuzzi, qui, par la suite, tomba aux mains des Piémontais et fut plus tard transmise a la Cour de France. La mort pré­maturée de Ranuzzi, en 1689, serait due à la perle de cette correspondance.

A partir du col du Mont Cenis, les Vaudois suivirent un chemin

inhabituel. Normalement les voyageurs traversaient le plateau

(aujourd'hui sous eau) du Mont Cenis, descendaient alors vers Novalesa et atteignaient de là, à côté de Suse, la vallée de Suze.

Au XVIIème siècle, ce col n'était pas encore pourvu de fortifications. Suse, par contre, était une des plus importantes

villes fortifiées. Elle protégeait le val Suze inférieur et ainsi tout le Piémont contre les Français de la région supérieure de cette vallée.

Passer a côté de Suze était dangereux: le gouverneur de Suze, le comte Francesco Losa, était déja prévenu et avalt decide de maintenir ses troupes à côte de Novalesa, afin d'y guetter les

Vaudois. lls tournèrent vers l'ouest, directement après le col du

Mont Cenis en direction du col du Petit Mont Cenis. En haut de ce

col les quelques milices n'opposèrent aucune résistance, tant et

si bien que les Vaudois purent prendre, sans encombre, la

direction du col Clapier. Entre­temps, il neigeait de nouveau.

Arrivés en haut de ce col (2477 m) les Vaudois descendirent dans

la vallée de Clarée afin d'atteindre ainsi la vallée de Suze.

Cette descente n'était pas fréquentée et ils purent comprendre pourquoi. Ce n'était pas "un chemin, mais un précipice".

Finalement ils atteignirent San Giacomo, un petit village de la

vallée Clarée. lls y passèrent la nuit, ils venaient de parcourir

25 km très fatiguants.

 

Huitième jour, "particulièrement mémorable": samedi 24 août

A San Giacomo, les Vaudois se trouvèrent dans une situation délicate,

lls devaient, pour atteindre la vallée de Suze, descendre par un chemin escarpé, celui de Combe de Jaillon. lls pouvalent être la

proie d'ennemis juchés sur les rochers. Cet endroit était d'autant

plus dan gereuxque la Combe de Jaillon marquait la frontière entre

la France et l'Etat savoyard.

Voila pourquoi les Vaudois envoyèrent l'avant­garde en

reconnaissance. Elle devalt indiquer s'il était possible de

descendre davantage dans la vallée de Clarée, sans être vu des

troupes savoyardes et françaises. Arrivés dans la vallée de Suze,

les Vaudois avalent l’intention de traversar aussi rapidement que

possible le pont de Dora Riparia, à côté de la ville frontalière

française Chaumont et ensuite de remonter à nouveau en direction

du col de l’Assiette, qui relie la vallée de Suze avec la vallée

de Pragela. Tout le trajet serait parcouru par les Vaudois sur le

territoire français. Leur pian fut cependant perturbé par les

Piémontais. La veille, les Vaudois réussirent à éviter les troupes

de Francesco Losa, en faisant un détour vers le col Clapier. Losa

retira ses troupes dans la soirée et la nuit et les fit défendre

les parois des montagnes au­dessus de Suze. Il avalt aussi conclu

un accord avec Daiguines, le commandant de la forteresse française

d'Exilles, accord selon lequel il pourrait passer la frontière ici

et là pour attaquer les "Luzernois" ou les pourchasser.

L'avant­garde vaudoise fut ainsi découverte immédiatement par les

troupes piémontaises, stationnées en haut des rochers de la Combe

de Jaillon. Les Vaudois essayèrent sans succès, à l'aide des

otages, de se frayer un chemin. Les Piémontais prirent quelques

responsables vaudois, parmi eux le capitaine Paul Pellenc et

commencèrent à faire dévaler des rochers. Quarante Vaudois furent

fait prisonniers par les Piémontais. Alors que les autres hommes

de l'avant­garde retournaient, les Vaudois se trouvèrent dans une

situation embarrassante: la descente dans la vallée de Clarée

était impossible et la montée vers la Maurienne également, car ils

y allaient tout droit sur l'ennemi. La seule possibilité restait

de prendre vers l'ouest, et de la monter vers la vallée étroite de

Tiraculo. Les Vaudois arriveraient bientòt sur le sol français,

car la frontière entre la Savoie et la France, qui longeait

endessous de San Giacomo la vallée de Clarée et faisait une courbe

en direction Nord­Ouest jusqu'a Punta Ferrand. La montée fut très

difficile. Grâce à l'accord passe avec les Français, les

Piémontais continuaient à poursuivre les Vaudois. Ceux­ci

perdirent des hommes aussi importants que deux médecins. La

plupart furent fait prisonniers par lesPiémontais et libérés en

1690, alors que les prisonniers des Français partaient pour les

galères.

Depuis les Granges Thullie en haut de la vallée Tiraculo un chemin

menait au col des Quatre Dents (2106 m) d'où les Vaudois

pourraient traverser la vallée de Suze à la hauteur de Chaumont et

de la monter au col de l'Assiette. Ils découvrirent cependant en

haut du col, une compagnie de soldats français d'Exilles qui, dépêchée par Daiguines vers les Quatre Dents, dés que Losa l’eut informe de la position exacte des Vaudois. Après quelque discussion, l'officier français libéra le col et ouvrit le passage aux Vaudois valncus à la condition expresse qu'ils n'empruntent pas, pour la descente, le chemin le plus direct, mais longent la

montagne en direction de l'Ouest. Les Vaudois se virent contraints

de passer au­dessus d'Exilles en direction de Salbertrand. De là,

il y avalt la possibilité de traverser la Dora Riperia afin d'atteindre la vallée de Pragela. Avec les troupes françaises et

piémontaises à leurs trousses, les Vaudois continuèrent leur chemin le long de la paroi de la montagne Cima del Vallone, traversèrent vers Grange della Valle le ruisseau de montagne Galambra et descendirent vers Eclause. Le crépuscule tombait

lorsqu'ils rencontrèrent un paysan qui leur dit en se moquant d'eux qu'à Salbertrand un bon dîner les attendait.

En effet, sur le chemin vers Moncellier, au­dessus de Salbertrand,

ils virent le feu de camp des troupes françaises. Les Français

avaient établi leurs camps à Chenevières, la rive en face de Salbertrand. Elles étaient commandées par Louis de Lenet, Marquis

de Larray, qui était commandeur du Dauphiné depuis 1688. Il fut

avertit par le capitaine de Suze et Exilles que peu de temps auparavant. Il ne disposait de beaucoup de soldats de métier, la plupart de ses hommes étaient des paysans armés. De Larray suivit

une stratégie logique: ses troupes continueraient l'occupation du

pont au­dessus de la Dora Riparia, seul endroit offrant le passage vers les cols en direction de la vallée de Pragela. Les Vaudois

virent leur rentrée compromise, car ils risquaient d'ètre encerclés. La majeure partie d'entre eux se prépara à une attaque

sur le pont, le reste les protégerait à l'arrière contre les poursui­vants qui s'approchaient de plus en plus. Un peu après 10

heures, ils attaquèrent les Français. Les Vaudois épuisés remportèrent une surprenante victoire, compie tenu de la supériorité numérique et de la position plus favorable des Français.

Cette victoire peut s'expliquer par le fait que les troupes de

Larray étaient principalement constituées de milices. Daniel Robert, témoin oculaire qui édita un récit plutôt prude de la

Rentrée invoqua une seconde raison à cette victoire: "II s'agissait de resister ou de mourir. Des êtres qui défendent une juste cause à laquelle s'associe la foi et un certain intérêt se doivent de réussir, contrairement à ceux qui agissent uniquement par la contrainte ou à contre­coeur". En tous cas, la victoire du pont de Salbertrand était capitale, car pour les Vaudois toute

retraite était exclue. Ou bien ils seraient morts, ou bien ils auraient été faits prisonniers.

Leurs pertes furent importantes. Lors du combat, ils perdirent une vingtaine d'hommes, mais ensuite, lors de l'ascension dans l'obscurité, une partie de la troupe principale s'égara et tomba le lendemain matin aux mains des Français. En tout environ 150 hommes. Profitant de la confusion, plusieurs otages prirent la fuite.

Après la bataille, les Vaudois détruisirent le pont pour arrêter  les poursuivants. Complètement épuisés, ils montèrent le sentier

qui méne au Mont Genevris, en direction du col de Costa Piana

(2313 m). A michemin probablement, ils firent halte non seulement

pour se reposer, mais également pour se regrouper de nouveau. Les

17 km de cette difficile journée comptèrent certainement doublé.

Neuvième jour: dimanche 25 aoûtAprès un court repos, les Vaudois reprirent le chemin avant

l'aube. Ils avalent tout lieu de croire que les Français

n'accepteraient pas facilement leur défaite, et les Vaudois

avalent encore un long trajet à effectuer en France. Le soleil se

levalt lorsqu'ils arrivèrent en haut du col de Costa Piana. Ils y

firent une prière d'action de grâce, non seulement parce qu'ils

avalent gagné la bataille de la veille, mais aussi pour la vue qui

s'offrait à eux. Ils pouvalent reconnaître les sommets familiers

de leurs vallées, au soleil levant. Les Vaudois descendirent dans

la vallée de Pomerol et atteignirent le village de Traverses, en

bas du val Pragela, en passant par les hameaux de Rif et Allevé.

Cette vallée était, avant 1685, la seule région uniquement

protestante de France et en­tretenait, pour cette raison, une

relation étroite avec les Vaudois piémontais. Les mesures prises

par Louis XIV en mai 1685 obligèrent de nombreux habitants du val

Pragela à l'exil. Les autres durent se soumettre à l’église

catholique. De peur des représailles éventuelles de la part des

Français, les habitants se montrèrent relativement réservés vis à vis de ceux qui rentraient au pays. Mais quelques jeunes

n'hésitèrent pas à se joindre à eux. Le bailli catholique de la

vallée, Bertrand, à juste titre mal famé, envoya des milices, mais

il n'y eut pas d'affrontement. Entre­temps, les poursuivants

français passèrent le col de Sestrières en direction du val

Pragela. Les Vaudois suivirent après Traverses, en amont de la

Cluson, la vallée de Troncea située tout en haut du val Pragela.

Ils montèrent leur campement nocturne dans le village de Joussaud,

point stratégique favorable, d'où monte un sentier au col Pis

(2606 m). En cette journée, ils couvrirent 10 km.

 

Dixième jour: lundi 26 août

II tombait à verse cette matinée­là. Les Vaudois se mirent en route plus tard. lls devaient à nouveau traverser un coin

dangereux, celui du col del Pis qui conduit de la vallée de Troncea à celle de Massello, une vallée latérale du val Germanasca et au seuil de leurs vallées. Ce col constitue la frontière entre

la France et la Savoie. Ils devalent donc s'attendre à une

protection particulière. Les Vaudois se mirent en ordre de bataille, mais la conquête de ce col se passa beaucoup plus facilement qu'ils ne l'espéraient. Les cinquante soldats

piémontais chargés de défendre le col n'opposèrent pratiquement aucune résistance et s'enfuirent. Les Vaudois bénéficièrent alors du brouillard.

Les Français étaient furieux de la facilité avec laquelle les

Vaudois avalent pu passer le col. Ainsi leur méfiance à l'égard du

général Carlo Emilio San Martino, marquis de Parella se trouvalt-
elle confirmée. Ce dernier avalt été envoyé par Victor­Amédée II qui recevalt des messages alarmants concernant le succès de la rentrée des Vaudois. Parella qui conduisit en 1686 l'attaque des

troupes piémontaises contre les Vaudois était soupçonné par les

Français d'influencer le due dans un sens anti­français. Dans ce

cas précis, la méfiance française n'était pas fondée. Parella, arrivé la veille dans la vallée de Germanasca, prit position, en

raison des rapports de la situationgénérale, aux cols situés à l'Est de Perrero et Pomaretto. Le responsable de la défaite du col

del Pis était plutòt le marquis de Marolles. Une partie seulement

de ses hommes osèrent franchir le col. La plus grande partie

resta, pour se protéger de la neige, de la pluie, aux alpages del

Pis, la cuvette à la fin de la vallée Massello et se faisait

entraîner par les soldats qui fuyaient vers le bas. Le marquis de Marolles lui­même arrivé le matin dans la vallée de Massello,

comprit bien vite ce qui s'y passait, car il rencontrait souvent des miliciens et des soldats en fuite. Il les arrêta, mais ne

constitua pas cependant directement a cet endroit une ligne de défense, mais se retira de la vallée de Massello et alla jusqu'à Prali. De là, il franchit le col de Giulian pour arriver dans la

vallée de Pellice. Les nouveaux arrivés catholiques de Prali,

pétrifiés de peur àla pensée des représailles des Vaudois, suivirent le marquis de Marolles dans la vallée de Pellice.

Ainsi les Vaudois purent tranquillement descendre dans la vallée de Massello, la première de leurs vallées, la même où Henri Arnaud fut pasteur de 1670 a 1674. "Le petit Israël" traversa avec succès

"le désert" et atteint son "petit Canaan". Ce faisant, ils avalent

perdu 350 hommes et n'étaient plus qu'au nombre de 600. A partir de maintenant, il ne s'agissait plus de traverser rapidement des endroits occupés par l'ennemi, mais de reconquérir les vallées natales. Pour cette raison, ils suivirent une ligne de conduite

plus dure: arrivés dans leurs vallées, ils voulurent les

"nettoyer". Ils descendirent la vallée de Massello et passèrent au

peigne fin les refuges afin d'y trouver des soldats, milices et

colonisateurs. Les soldats et milices piémontais capturés durant

les jours à venir eurent tout juste le temps de taire leur

dernière prière et furent tués. Cette décision pouvalt seulement

être prise par le conseil de guerre. Turel voulait à tout prix maintenir l'ordre. Celle manière dure de procèder reposa sur des

raisonnement stratégiques: il serait hasardeux de remettre en liberté des prisonniers, de même qu'il était difficile de les

emmener et de les nourrir. De plus, ils voulaient ainsi amener les soldats et les milices a déserter. Ils procédèrent de la même

manière avec ceux qui avalent colonisés les vallées. Il s'agissait surtout de paysans et de bergers catholiques de la Tarentaise et de la Maurienne, envoyés par Victor­Amédée II afin de repeupler

les vallées quittées par les Vaudois. Il est probable que les

Vaudois ont suivi le conseil de Janavel lorsqu'il s'agissait de

coreligionnaires convertis deforce au catholicisme, on ne leur

faisait aucun mal. Grand nombre de Vaudois catholicisés furent d'ailleurs emprisonnés. Les autorités craignaient qu'ils ne

soutiennent la Rentrée.

Lors de la descente dans la vallée de Massello, les Vaudois

tombèrent sur un grand troupeau de moutons, de sorte qu'ils purent

le soir, protégés de la pluie dans les refuges d'Ortiare, en tuer

quelques­uns et les faire rôtir. Ce jour­la ils parcoururent 10

km. Le retour en soi était réussi. Il s'agissait des maintenant de

reconquérir les vallées.

 

Onzième jour: mardi 27 août

Les Vaudois ne parcoururent que 3 km dans la vallée de Massello.

Le matin, ils atteignirent le village de Balsiglia situé au pied du "Chateau", un contrefort des Quatre Dents. Janavel avalt

suggéré de se réfugier dans ces montagnes, car elles forment une fortification naturelle. Ce onzième jour, les Vaudois passèrent outre. Cet endroit leur servira de refuge lors de l'hiver et du printemps 1689­1690. A la hauteur de Balsiglia, un groupe de 30

milices tomba entre les mains des Vaudois, digne d'une

insuffisance de coordination parmi les ennemis. Le conseil de

guerre décida, selon les principes établis, de les condamner a

morts. C'étaient des paysans de la plaine du Pô. Ils furent décapités sur le pont et leur corps fut jetés dans l'eau. Daniel Robert, qui rédigea de nombreuses années plus tard son récit de la

Rentrée nous donne d'autres motifs. Les Vaudois auraient agi ainsi car ils pensaient, ­ à tort, nous l'avons vu ­, que lorsque les

leurs tombaient aux mains des Piémontais, ou bien ils étaient

pendus ou bien envoyés aux galères. Les Vaudois descendirent alors la vallée de Massello jusqu'à Campo la Salza. Ils y passèrent la

nuit.

 

Douzième jour, "jour de la consolation": mercredi 29 août

De Campo la Salza, les Vaudois ne descendirent pas davantage dans

la vallée de Massello, sans doute pour éviter la garnison de Perrero à l'entrée de la vallée de Massello. Ils montèrent dans la

vallée de Salza et ensuite jusqu'au Colletto delle Fontane. Ils

formèrent deux groupes afin d'atteindre Prali par deux chemins

différents.

Le premier groupe prit le chemin le plus long. Par le col de

Serrevecchio, ils descendirent dans la vallée de Rodoretto, là ils

tuèrent quelques colonisateurs de la Maurienne. Ensuite, ils montèrent vers le Galmount, d'oùon domine la plaine de Prali. Les

Vaudois y honorèrent la mémoire du pasteur de Prali qui, en avril

1686, se cacha dans les rochers pour ne pas tomber aux mains des

troupes qui tuaient et pillaient. Il fut découvert alors qu'il

entamait un psaume à haute voix. Il était armé, ce qui lui coûta

la vie, contrairement aux neuf autres pasteurs prisonniers. Il fut pendu à Luzerne en juillet 1686. Le premier groupe descendit

ensuite dans la cuvette de Prali et s'unirent, à Villa di Prali, à

l'autre groupe qui était descendu directement via Fontane dans la vallée de Germanasca. A Villa, ils brùlèrent la nouvelle église catholique.

Ensuite ils atteignirent Ghigo di Prali. A leur grand étonnement, la vieille église vaudoise dans laquelle Pierre Leydet avalt prêché n'était pas détruite, mais transformée en église catholique et remplie de statues de saints. Le huguenot Frangois Huc, le plus

"soldat" des témoins oculaires écrivit, laconique: "Nous passions les statues par la fenètre plutót que de les taire sortir par la porte, c'était plus commode". L'église étant trop petite pour contenir tous les présents, c'est sur le seuil qu'Henri Arnaud prononça un sermon. Les Vaudois passèrent la nuit à Ghigo.

 

Treizième jour: jeudi 29 août

Les Vaudois ne prévoyaient pas de rester dans la vallée de

Germanasca, mais voulaient atteindre la vallée de Pellice. Ils se

mirent en route le matin vers le col de Giulian (2451 m), qui fait

la jonction entre les deux vallées. Pendant l'ascension ils

capturèrent un sergent. Il avalt été envoyé par les occupants du

col auprès du Marquis Parella afin de prendre des ordres. Ainsi

les Vaudois apprirent­ils qu'une centaine d'hommes se trouvalent

sur le col. En ordre de bataille et de nou­veau protégés par le

brouillard, ils attaquèrent. Les Piémontais firent davantage

opposition qu'au col del Pis, mais furent cependant chassés. Ils trouvèrent refuge dans les différents quartiere militaires de la vallée de Pellice. Une partie des soldats atteignit le hameau Serre Cruel où se trouvalt le marquis de Marolles et ses hommes.

D'autres s'enfuirent dans le couvent fortifié de Villar Pellice La dernière partie chercha refuge dans le fort Mirabouc, à côte de Villanova. Ce fori avalt été construit pour protéger le Piémont de la France. Les Vaudois ne poursuivirent que rarement les soldats en fuites. Ils prenaient plutót les armes abandonnées, des vètements et des vivres. Ils descendirentensuite lentement dans la vallée de Cruel, en direction de Bobbio et firent halte, à la tombée de la nuit au pied du Gran Guglia. lls y étaient en sécurité pour la nuit. Le Guglia devalt servir de cachette pour les provisions durant les mois d'hiver venir.

 

Quatorzième jour: vendredi 30 août

Enfin une belle journée! Pleins d'entrain, les Vaudois se mirent

en route en direction de Bobbio. A Serre Cruel, ils tombèrent sur

un groupe de 600 soldats et milices piémontais, aux ordres du

marquis de Marolles. Ici aussi les piémontais se retirèrent sans

combattre vers Bobbio et Villar Pellice. Les Vaudois prirent

possession des localités de Serre Cruel et Sarsena qui devalent

leur servir dans les semaines suivantes ­ selon les conseils de

Janavel ­ de base de départ pour leurs actions. Déja en 1686, ces

positions avalent servi de base aux "Invincibles" pour leurs

activité de guérilleros contre les troupes piémontaises. Un grand

nombre de ces Invincibles faisaient maintenant partie de ceux qui rentraient aux vallées.

 

Quinzième jour: samedi 31 août

Le matin les Vaudois descendirent de Serre Cruel à Bobbio Pellice.

Les défenseurs du village durent se retirer pas à pas pour

finalement cèder totalement le terrain. lls s'enfuirent, comme les

autres, vers Villar Pellice. C'est alors que les Vaudois

ressentirent toute la peur, l'amertume et la rage accumulées

durant l'exil et le retour. Reinaudin écrit: "Honteux, nous devons

reconnaître qu'au lieu de repousser nos ennemis, nous avions du

mal à resister aux pillages des villages en voyant tous ces

fromages dans les caves". A partir de ce moment, l'unite dans les rangs vaudois était menacée, car chacun voulait combattre dans sa

propre vallée. Le désordre menaçait de faire échouer toute

l'opération.

Après avoir pris Bobbio, les Vaudois se retirèrent momentanément

en sécurité au­dessus de Bobbio.

Seizièmejour:dimanche1erseptembre Afin de prévenir des problèmes identiques à ceux de la veille, il était nécessaire de donner aux participants de nouvelles instructions. Le sermon que Jacob Moutoux prononça le matin dans le champ à côté du hameau nommé Sibaud, au­dessus de Bobbio y contribua certainement. Après l'office, tous ceux qui étaient présents prétèrent "le serment de Sibaud". Les mains tendues vers le ciel, les officiers et leurs hommes durent s'engager à

respecter les consignes données par Henri Arnaud. Elles allaient tout à fait dans le sens des "Instructions" de Janavel. Les excès de la veille ne devalent plus se reproduire. Rien n'était plus important que de maintenir l'ordre et l'unité, car l'expédition entrait dans sa phase decisive.

Les hommes promettaient de remettre butin et prisonniers aux officiers. Seules, les personnes désignées expressément étaient autorisées à inspecter les ennemis. Les officiers s'engageaient à rassembler le butin et à discuter avec les autres de la suite a donner. Tous donnèrent ­ selon les termes mémes du serment de

Sibaud ­ "à notre Seigneur et Sauveur Jésus­Christ, la promesse d'arracher les restes de nos frères de la Babylone cruelle, afin de construire et d'instaurer le royaume du Christ". C'était pour cette raison qu'ils avalent accepté l'aventure de cette rentrée à travers une région hostile. Pour cette raison encore, ils combattront durement à l'avenir, non seulement contre les troupes savoyardes, mais aussi contre la véritable "Babylone cruelle": la

France.